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Réflexions autour d'une journée de mariage à Goma

Les journalistes congolais parlent d’amour, de travail et de relations alors que l’une de leurs collègues s’apprête à se marier.
By Mélanie Gouby
  • Constance et Johnny dansent le jour de leur mariage,
    Constance et Johnny dansent le jour de leur mariage,

Alors que l’orage gronde à l’extérieur, les parents et amis venus lui dire au revoir se pressent dans le petit salon de la maison des parents de Constance. Constance ne part pas loin, à quelques kilomètres à peine, dans la maison de son futur mari dans un autre quartier de Goma. Elle se marie demain à son fiancé de longue date, Johnny.

Habillée de pagnes de couleurs vives, les femmes veulent admirer la dote de Constance, payée par le jeune marié quelques semaines avant. Parmi les articles figurent deux robes pour la cérémonie, une blanche pour la journée, une rouge foncée pour la soirée. Des cris de joie et des félicitations se répandent dans la salle.

Il commence à se faire tard et la plupart des invités se préparent à partir, mais Constance nous demande de rester dîner, un immense plat de frites et de poulet partagé autour d’une petite table à café. Je suis assise sur un canapé avec d’autres journalistes du programme Face à la Justice d’IWPR, une équipe qui est devenue bien plus que de simples collègues de travail, plutôt une fratrie de femmes journalistes qui se soutiennent dans une profession dominée par les hommes. Mais ce soir, nous sommes simplement des femmes parlant d’amour et de relations et tenant compagnie à Constance, pour apaiser ses nerfs.

Marie et Régine, les plus âgées de notre groupe, veulent donner des conseils à Constance, alors que Passy, Lucie et moi - les plus jeunes - écoutons, un peu fascinées, un peu révoltées. Parler de la soumission et des devoirs d’une épouse donne lieu à un débat animé entre la génération la plus jeune et la génération la plus âgée et ouvre pour moi une fenêtre sur les réalités du quotidien pour les femmes d’ici, en République démocratique du Congo, RDC.

"Depuis que nous sommes enfants, on nous dit d’être "soumises, être soumises," explique Marie, alors qu’elle fait le geste de bercer un enfant contre son sein. Je proteste, leur résignation me met en colère. Mais elles rient face à ce qu’elles considèrent comme l’expression d’un idéalisme naïf de ma part.

Toutes les journalistes congolaises femmes avec qui je travaille sont des personnalités fortes qui ne se laissent pas malmener. Néanmoins, Marie a été frappée pendant des années par son mari avant de demander le divorce et a élevé sa famille seule. Espérance, âgée de 28 ans, vit un mariage heureux mais indique qu’avec son mari, ils ne révèlent pas les détails de leur relation à ses beaux-parents. Souvent, c’est lui qui s’occupe de leur enfant alors qu’elle se lève tôt pour le journal du matin. Si ses beaux parents le savaient, elle serait déshonorée et ferait l’objet de réprimandes.

Bien que le mariage d’Espérance soit un modèle de modernité, les jeunes femmes savent qu’elle fait partie des rares personnes éduquées qui ont cette chance. Pour quelqu’un comme Passy, 26 ans, le mariage est une perspective effrayante qu’elle écarte d’un rire nerveux.

"J’adore mon travail de reporter, j’adore sortir. Où sera ma liberté quand je serai mariée? Personne ne peut en être sur. Le mariage donne tout les pouvoirs aux hommes," me confie-t-elle plus tard.

La date fixée pour le mariage de Constance, le 3 décembre, a une résonance particulière pour Régine. Il y a quatorze ans, à la même date, elle aussi se mariait. Au départ, son mariage devait avoir lieu un mois plus tôt, le 1er novembre 1996. Mais une attaque des rebelles sur Goma avait modifié ses projets; la première guerre du Congo éclatait.

"J’étais au salon de beauté en train de me faire coiffer," se rappelle-t-elle. "Je me suis cachée pendant plusieurs heures avec la coiffeuse et deux amies. Mon père m’a avoué plus tard qu’il pensait que j’étais morte. Quand je suis revenue dans la maison de mes parents, j’ai retrouvé la moitié de ma famille assassinée."

Pendant son récit, elle affichait ce sourire à moitié convaincant si particulier que les Congolais ont toujours lorsqu’ils racontent de vieilles histoires de souffrances et de perte. Avec son mari, elle décida de se marier quand même un mois plus tard, pour le meilleur et pour le pire.

Bien que sa vie de femme mariée débute à une époque où le Nord Kivu est relativement stable et que la vie à Goma est sans aucun doute meilleure qu’elle ne l’a été au cours des 15 dernières années, Constance sait que le chemin à parcourir ne sera pas facile. Pour les femmes de l’est de la RDC, le chemin vers l’égalité avec les hommes est long et incertain et la violence sexuelle est une menace constante qui plane au dessus de leurs têtes.

"Parfois, je suis découragée," déclare Passy. "La manière dont les femmes doivent s’incliner devant les hommes me dégoûte. Mais comment avancer? Quelle direction prendre?"

Le jour suivant, la fête de mariage de Constance est caractéristique de ce genre d’évènements au Nord Kivu. Pour célébrer l’union, le couple est assis sur une scène face aux invités et passe par une série de rites, conduits par leurs parrain et marraine.

Un journaliste de la station de radio locale pour laquelle Constance travaille est maître de la cérémonie pour l’évènement, et fait un discours enthousiaste au micro sur la beauté de Constance, le fait que les mariés sont si amoureux, tout en faisant des plaisanteries sur leur timidité.

A un moment, il cite la bible quant à la manière dont la femme soit être soumise envers son mari. Mes collègues se retournent vers moi en riant et me disent, "tu as entendu ça!" Je hausse les épaules et ris avec elles. Nous faisons une petite danse avant de donner à Constance le cadeau que nous avons acheté pour elle. Dans sa robe bordeaux, une fleur en tissu assortie accrochée dans ses cheveux, elle est vraiment jolie.

Mélanie Gouby est reporter de l’IWPR.