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La RDC s'apaise après la prestation de serment de Kabila

Mais les groupes de défense des droits de l’Homme s’inquiètent des mesures de sécurité répressives et des arrestations arbitraires qui continuent dans tout le pays.
By Mélanie Gouby
  • Joseph Kabila’s re-election as president of the Democratic Republic of Congo sparked protests and allegation the vote was unfair. (Photo : Helene C. Stikkel/Wikimedia Commons)
    Joseph Kabila’s re-election as president of the Democratic Republic of Congo sparked protests and allegation the vote was unfair. (Photo : Helene C. Stikkel/Wikimedia Commons)

La République démocratique du Congo, RDC est restée calme après la prestation de serment de Joseph Kabila, le 20 décembre dernier, pour un second mandat présidentiel. Mais les groupes de défense des droits de l’Homme et d’autres observateurs appellent à mettre fin aux arrestations arbitraires et à la détention des supporters de l’opposition qui ont protesté contre la réélection du président. 

Les accusations d’irrégularités généralisées et de fraude qui auraient eu lieu lors du scrutin du 28 novembre ont jeté des doutes sur la crédibilité de la deuxième élection démocratique organisée en RDC.

Mais les manifestations et la violente réponse des forces gouvernementales qui étaient attendues à l’annonce des résultats définitifs n’ont finalement pas eu lieu.

Selon Human Rights Watch, le groupe de pression basé à New York, 18 personnes avaient été tuées et 100 autres gravement blessées à l’aube des élections, entre le 26 et le 28 novembre. Selon l’organisation, 24 autres personnes avaient été tuées par les forces de sécurité suite à l’annonce des résultats provisoires, le 9 décembre.

Au cours des deux dernières semaines, les autorités congolaises ont mobilisé d’importantes forces de sécurité à Kinshasa, la capitale, et dans les principales villes du pays, pour désamorcer les manifestations des supporters de l’opposition qui contestent les résultats de l’élection.

Amnesty International, l’organisation de défense des droits de l’Homme basée à Londres, a appelé à mettre fin à ce qu’elle considère comme une vague d’arrestations de nature politique.

“Les forces de sécurité congolaises semblent se servir du climat d’incertitude tendu qui règne suite aux récentes élections,” a déclaré Paule Rigaud, directrice adjointe du programme Afrique au sein de l’organisation. “Ces arrestations doivent cesser. Les personnes détenues doivent être libérées à moins qu’elles ne soient rapidement inculpées d’un délit légitime et traduites devant un juge pour contester la légalité de leur détention.”

Amnesty International cite des douzaines de cas d’arrestations dans toute la RDC qui visent “fréquemment des membres et supporters de l’opposition politique”.

IRRÉGULARITES GÉNÉRALISÉES LORS DE L’ÉLECTION

Selon la Commission électorale nationale indépendante, CENI, Kabila a battu son rival de l’Union pour la démocratie et le progrès social, UDPS, Etienne Tshisekedi, en remportant 49 pour cent des voix.

Le décompte des voix a été contesté par le candidat arrivé en troisième position, Vital Kamerhe, de l’Union pour la nation congolaise, UNC, mais le 16 décembre, la Cour suprême avait confirmé le résultat et déclaré Kabila vainqueur.

L’élection a été très critiquée par les observateurs électoraux internationaux y compris ceux de l’Union européenne et du centre Carter.

Selon le Centre Carter, les élections ont été marquées par de “graves irrégularités, y compris la perte des résultas de près de 2000 bureaux de vote à Kinshasa”.

L’organisation a également signalé que plusieurs bureaux de vote dans la province du Katanga, dans l’est du pays, avaient enregistré une participation de 99 voire 100 pour cent, la plupart des votes ayant bénéficié à Kabila. Sur le plan national, le taux de participation n’a été que de 58 pour cent.

Hillary Clinton, Secrétaire d’État américaine a déclaré que Washington était "profondément déçu" par la décision de la Cour suprême de confirmer le résultat.

ARRESTATIONS D’OPPOSANTS

L’opposition massive aux résultats a été contrecarrée par le déploiement de nombreuses forces de sécurité et l’arrestation des leaders de manifestations. Le 20 décembre, les chars avaient été déployés à Kinshasa pour stopper une manifestation de l’opposition alors que Kabila prêtait serment pour un deuxième mandat.

A Goma, la capitale de la province orientale du Nord Kivu, quatre chefs de l’opposition avaient été arrêtés le 13 décembre, pour avoir tenté d’organiser ce que les autorités considèrent comme une manifestation non autorisée.

Goma est restée paisible tout au long du processus électoral.

Rubens Mikindo, le chef de l’UDPS au Nord Kivu, Alex Bahuma de l’UNC, et deux autres personnes sont accusés de “trouble à l’ordre public” et d’avoir “répandu de fausses informations pour inciter la population à se soulever contre l’ordre établi”.

En vertu de la constitution congolaise, toute personne qui prévoit une manifestation n’a pas besoin d’obtenir une autorisation préalable des autorités locales mais doit les notifier de l’heure, de l’endroit et de la nature de l’évènement proposé.

Lors de la comparution de Mikindo devant le tribunal la semaine dernière, ce dernier a montré au juge une lettre dans laquelle il informait le maire de Goma de la manifestation prévue.

Cependant, les autorités locales ont déclaré que les organisateurs ne les avaient pas averties assez tôt du parcours prévu.

Le 29 décembre dernier, huit arrestations ont eu lieu à Bukavu, la capitale de la province du Sud Kivu, après que les membres de l’opposition aient essayé de défiler dans les rues pour protester contre la réélection de Kabila.

Les chefs de l’opposition ont soutenu que leur manifestation avait été organisée deux semaines à l’avance et qu’ils en avaient informé les autorités. Mais la police a dispersé les manifestants et arrêté huit d’entre eux y compris le chef de l’UDPS pour la province.

Radio Okapi, une station de radio nationale financée par les Nations Unies, a signalé que des forces de sécurité lourdement armées avaient été déployées dans toutes les zones stratégiques de Bukavu, donnant l’impression que la ville était “assiégée”.

Des analystes et groupes de défense des droits de l’Homme ont accusé les forces de sécurité d’agir d’une manière répressive niant aux gens le droit à se rassembler paisiblement.

“Dans la constitution congolaise, la liberté de manifester est garantie, c’est pourquoi, à moins que l’ordre public ne soit troublé il n’y a pas de raison d’arrêter les manifestants,” a déclaré Thierry Vircoulon, directeur du programme Afrique centrale au sein de l'International Crisis Group.

D’autres ont déclaré que de telles mesures ne sont pas justifiées, en particulier dans les zones comme Goma qui sont restées paisibles tout au long du processus électoral.

“Nous ne comprenons pas pourquoi un tel déploiement de sécurité est nécessaire,” a déclaré Thomas d’Acquin, chef de la coalition pour les organisations de la société civile de Goma. “Il est stressant pour les gens de voir toutes ces forces de police dans les rues; cela provoque une certaine anxiété. Nous ne comprenons pas pourquoi [l’armée] a été déployée. Ce n’est pas nécessaire.”

D’autres mesures de sécurité adoptées récemment ont aussi fait l’objet de controverses.

Le 3 décembre, le gouvernement avait suspendu tous les services de messagerie des téléphones mobiles jusqu’à nouvel ordre. Il a expliqué que cette mesure était nécessaire pour le “maintien de l’ordre public”. Les activistes des droits de l’Homme ont dénoncé cette interdiction qu’ils considèrent comme une violation des libertés civiles.

“C’est une atteinte évidente au droit de chacun à communiquer. Tout le monde ne peut pas se permettre d’appeler au lieu d’envoyer un message. Nous espérons que cette mesure sera bientôt supprimée,” a déclaré D’Acquin.

Busanga Maliaseme, le maire de Goma, a insisté sur le fait que le déploiement des forces de sécurité et les restrictions sur les messages envoyés par téléphone étaient justifiés par l’instabilité de la période électorale.

“Il était important que nous anticipions les incidents probables. C’est une situation très sensible”, a-t-il dit.

Les différentes mesures prises par les autorités pour maintenir l’ordre semblent avoir été efficaces pour limiter les manifestations et le niveau de violence.

"L’absence de manifestation est clairement un résultat des limites imposés aux manifestations paisibles par le gouvernement,” a déclaré Laura Seay, une experte sur la RDC et professeur de science politique à l’Université Morehouse aux États-Unis.

“Je pense qu’il y a une forte volonté, parmi les supporters de l’opposition dans la population – en particulier à Kinshasa et dans les [régions du] Kasaï – de manifester contre Kabila.”

Contrairement à ce que de nombreux observateurs avaient prédit, les troubles n’ont pas été généralisés, la violence s’étant limitée à quelques points chauds, en particulier la capitale.

"Jusqu’ici, le niveau de violence a été bien moindre que celui que nombreux observateurs craignaient voir atteindre. Human Rights Watch a signalé qu’au moins 24 personnes avaient été tuées dans les violences post-électorales. Même si ces évènements sont tragiques, ils restent très raisonnables sur l’échelle de la violence qui aurait pu être atteinte par le développement de la situation," a indiqué Seay.

Et à l’exception de la tentative de manifestation à Bukavu, aucune manifestation n’a eu lieu après la validation par la Cour suprême des résultats de l’élection le 16 décembre dernier.

Cependant, si la répression temporaire devait se transformer en quelque chose de plus durable et que l’opposition continuait à être empêchée de manifester, le calme pourrait être trompeur.

“On peut s’interroger sur ce que Tshisekedi et d’autres dirigeants de l’opposition et leurs supporters vont faire s’il n’obtiennent jamais la permission de manifester pacifiquement contre une élection qu’ils considèrent frauduleuse,” a déclaré Seay.

Mélanie Gouby est journaliste de l’IWPR et productrice multimédia, responsable du projet justice transitionnelle de l’IWPR dans l’est de la RDC.