Institute for War and Peace Reporting | Giving Voice, Driving Change

Sombres perspectives pour les filles soldats en RDC

Beaucoup sont détenues comme esclaves sexuels et si elles s’échappent, elles sont rejetées par leurs familles.
By Taylor Toeka
Joséphine, originaire de Masisi, dans l’est de la République démocratique du Congo, RDC, raconte qu’elle avait choisi de rejoindre le Congrès national pour la défense du peuple, CNDP, une milice, afin d’échapper à un mariage forcé imposé par ses parents. "J’ai rejoint le CNDP pour éviter la vengeance de l’homme [qui devait être] mon mari," explique Joséphine. Ses parents voulaient qu’elle épouse un homme veuf alors qu’elle n’avait que 16 ans. "[J’ai senti que] si je rejoignais le CNDP… j’allais être protégée," explique-t-elle. En 2009, Joséphine avait quitté la milice. Alors qu’elle en était encore membre, elle avait eu un enfant sans savoir qui en était le père. Elle explique avoir été violée par plusieurs commandants de bataillon du CNDP. Après avoir quitté le CNDP, elle avait passé quelque temps à Masisi, dans l’est de la RDC, au Centre de transit et d’orientation, CTO, qui aide les anciens combattants, avant de décider de retourner dans son village. "Je n’avais pas d’autre choix que de me marier à un policier,” explique-t-elle, sachant qu’elle ne voulait pas retourner à son ancienne vie dans la milice. L’homme avec qui elle s’était mariée avait accepté d’accueillir son enfant. Les filles soldats, qui sont souvent forcées à épouser un commandant de milice, ont généralement des difficultés à quitter la milice et à réintégrer la vie civile. En 2004, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, UNICEF avait lancé une campagne nationale pour aider les anciens enfants soldats à s’adapter à leur nouvelle vie. Mais depuis le début de cette campagne, seuls deux pour cents des bénéficiaires sont des filles. Juvénal Munubo, directeur du programme de réintégration pour les enfants soldats au sein de l’ONG Caritas à Goma, dans l’est de la RDC, explique que ce chiffre est démesurément bas, comparé au nombre de filles qui feraient partie d’unités armées, selon les estimations. Il indique que, selon les recherches entreprises, sur les 250 000 enfants soldats aujourd’hui mobilisés dans le monde, de 30 à 40 pour cent – selon les régions – sont des jeunes filles. Munubo explique qu’il existe un certain nombre de raisons pour lesquelles les jeunes filles finissent dans les rangs des milices. "Souvent, celles qui sont âgées de 10 à 14 ans sont tout simplement enlevées par les soldats ou les miliciens sur le chemin de l’école, dans les champs ou quand elles vont chercher de l’eau," déclare Munubo. “[Une autre raison] est que les filles pensent qu’en devenant soldats elles peuvent se protéger des agressions commises par les hommes." C’est exactement ce qui s’est passé avec Joséphine. "Mon mari m’a menacé de se venger. [Je me suis dit que] si je rejoignais le CNDP…ils m’offriraient leur protection," a-t-elle dit. Mais quand les filles comme Joséphine rejoignent les groupes armés, leur vie est loin de ressembler à ce à quoi elles s’attendaient. "Le [destin] des filles soldats … est d’être utilisées comme esclaves sexuels," explique Emmanuel Gahima, responsable du CTO à Nyanzale, à quelques 120 km au nord de Goma. "Les filles sont réticentes [à quitter les groupes armés] en raison de la peur et de l’insécurité,” explique Munubo, ajoutant que, comme ce fut le cas avec Joséphine, les familles rejettent souvent les enfants qui ont servi au sein des unités de milice, car ils les considèrent comme des fauteurs de trouble. Les activistes des droits de l’Homme indiquent que le nombre peu élevé de filles qui intègrent les CTO montre qu’il est plus difficile pour elles que pour les garçons de quitter les groupes armés. Béa Lumoo, 16 ans, une de ces jeunes filles admises au CTO à Kanyabayonga, à 155 km au nord de Goma, a souffert une expérience terrible lorsqu’elle tentait de fuir. "Un jour, le commandant de mon bataillon m’a emmenée dans son bivouac (campement militaire) pour me violer,” raconte Béa. “Puis il a dit que si je me rebellais ou que j’essayais de fuir, il me tuerait." Elle avait fini par réussir à s’échapper, mais lorsqu’elle était arrivée au CTO, son dos était marqué de nombreuses cicatrices. Les experts expliquent aussi que les anciennes filles soldats hésitent à retourner dans leurs familles et communautés parce qu’elles ont honte de ce qui leur est arrivé. "Chaque jeune fille engagée comme combattant est persona non grata dans son ancienne communauté," a déclaré Gahima, du CTO de Nyanzale. Selon lui, la jeune fille est souvent considérée comme une prostituée, en raison du rôle qu’elle a été forcée d’assumer dans la forêt. Beaucoup des jeunes filles démobilisées quittent la milice avec de jeunes enfants qu’elles n’ont pas les moyens de nourrir, et le rejet par la communauté rend leur vie encore plus difficile. Certaines de ces filles ont recours à la prostitution pour survivre. D’autres retournent dans les groupes armés qu’elles ont mis tant d’efforts à quitter. Certaines finissent par mourir de maladies sexuellement transmissibles, qu’elles ont contractés dans les rangs rebelles. Matilde Ngutuye, en charge du CTO de Mweso, à 100 km au nord ouest de Goma, a expliqué que les organisations humanitaires ont lancé une campagne de sensibilisation pour informer les parents des droits des enfants. Mais de telles campagnes n’ont eu qu’un effet limité, et seules quelques jeunes filles – généralement celles qui sont envoyées au front plutôt que d’être utilisées comme esclaves sexuelles– sont reprises. "Mon père ne voulait pas me revoir parce qu’il avait entendu des gens raconter comment les soldats m’avaient violée," explique Joséphine. Le même scénario s’est produit avec Mireille, 16 ans. Après avoir quitté le CTO de Nyanzale, elle avait essayé de retourner chez elle, dans sa famille, mais ils ne voulaient plus avoir quoi que ce soit à faire avec elle, étant donné ce qui lui était arrivé. Elle avait donc emménagé avec un autre ancien enfant soldat du CTO, âgé de 17 ans. Mais ils n’avaient vécu que trois semaines ensemble, avant qu’elle ne décide de déménager. N’ayant nulle part où aller, Mireille est devenue une prostituée. Taylor Toeka Kakala est un reporter formé par l’IWPR.