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Ombres au tableau pour l'anniversaire de l'indépendance en RDC

De nombreux congolais ont des sentiments partagés au sujet de la célébration des 50 ans de l’indépendance, étant donné l’état désastreux du pays
By Mélanie Gouby, Tiffany Stecker

Il y a cinquante ans cette semaine, la République démocratique du Congo, RDC, rejoignait un groupe restreint mais croissant de pays africains mis face à la difficile tâche de construire une nouvelle nation indépendante.

“Votre tâche est immense et vous êtes le premier à l’accomplir,” avait averti Baudouin, le Roi des Belges le 30 juin 1960 - si l’on en croit les articles de l’époque - alors qu’il remettait symboliquement la conduite du pays à Patrice Lumumba, le premier premier ministre démocratiquement élu en RDC.

Le Roi des Belges avait mis l’accent sur ce qu’il considérait comme les principaux dangers de l’auto-gouvernance: l’inexpérience de la nouvelle administration; des rivalités persistantes entre tribus; et des puissances étrangères avides de profiter des vastes ressources minières du pays.

Un demi siècle plus tard, des dizaines de dignitaires étrangers et chefs d’État sont arrivés cette semaine en RDC pour rejoindre les Nations africaines dans la célébration de cette étape majeure.

Yoweri Museveni, le président ougandais, Paul Kagame, son homologue rwandais ainsi que Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies comptaient parmi les invités de haut rang arrivés à Kinshasa pour assister à un déploiement somptueux de parades militaires effectué par l’armée congolaise.

Mais de nombreux Congolais ordinaires, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ont le sentiment qu’il n’y a pas grand-chose à célébrer, étant donné que la guerre, la torture et la corruption font pour beaucoup désormais partie du quotidien dans le pays.

“L’évaluation des [50 dernières années] a été largement négative,” avait déclaré Nkuba Luletsi, professeur à Goma, la capitale du Nord Kivu, dans l’est du pays. “Nous n’avons eu aucun dirigeant crédible au cours des 50 dernières années. La mentalité des gens doit changer et ils doivent voter pour le changement aux prochaines élections.”

Au cours des 15 dernières années, Goma a assisté à certains des pires combats dans le pays, alors que des dizaines de milices rivales s’affrontaient dans une lutte amère pour le contrôle des ressources minières de la région.

Bien qu’un semblant de paix soit désormais revenu dans la zone, le spectre de la violence reste frais dans les esprits de nombreuses personnes.

Goma est un bastion traditionnel du gouvernement, le président en exercice, Joseph Kabila, y ayant remporté plus de 90 pour cent des votes aux élections de 2006.

Mais depuis ce scrutin, le soutien pour Kabila a peu à peu cédé le pas à une certaine frustration sur la manière dont le pays est dirigé.

Beaucoup de gens sont inquiets de l’inefficacité du gouvernement et de sa mauvaise gestion.

En RDC, Les fonctionnaires sont rarement payés et nombre d’entre eux s’engageraient dans des pratiques de corruption afin d’arriver à s’en sortir.

Le gouvernement a été critiqué pour avoir dépensé l’argent des impôts en achetant de la bière offerte lors des célébrations de l’indépendance, alors que les instituteurs ne reçoivent pas de salaire régulier.

“Le gouvernement n’a rien dépensé pour mon éducation. Pourquoi devrais-je aller à une rassemblement du gouvernement et participer à des célébrations alors que je n’ai rien pour moi?” s’est exclamé un habitant.

Aujourd’hui, selon l’ONU, deux tiers des 60 millions de Congolais vivent avec moins de 1,25 dollar US par jour.

De récentes violations des droits de l’homme dans le pays sont aussi venues assombrir les festivités. Le 2 juin dernier, Floribert Chebeya, un célèbre activiste, avait été retrouvé mort à Kinshasa, dans des circonstances troubles, ce qui avait provoqué l’annonce du Mouvement pour la libération du Congo, MLC, un parti d’opposition, qu’il ne participerait pas aux commémorations.

Malgré des déceptions généralisées au sujet du gouvernement de Kabila, les résidents de Goma reconnaissent qu’il y a eu d’importantes améliorations dans la région. Aujourd’hui, Goma est plus sûre qu’elle ne l’a été depuis des années, et l’infrastructure et les affaires commencent à se développer.

“Je viens de créer une association pour les hôteliers de Goma, afin que nous puissions développer nos entreprises dans les années à venir,” a explique Katembo Kikandau, un gérant d’hôtel. “Actuellement, beaucoup d’ONG travaillent dans la ville. Notre espoir est que, bientôt, ce soit le tourisme qui nous amène des clients.”

Ban Ki-moon avait récemment déclaré à Radio Okapi, la station de radio de l’ONU dans le pays, que beaucoup de choses ont été accomplies depuis l’arrivée en 1999 de la mission de maintien de la paix de l’ONU, MONUC, “particulièrement la pacification d’une grande partie du territoire, des élections démocratiques, et la création d’institutions étatiques.

“Le pays est maintenant entré dans une phase de consolidation et de stabilisation.”

Cependant, ces déclarations ignorent la tentative de Kabila de faire complètement sortir la MONUC du pays, perçue par certains comme une tentative d’éloigner les observateurs étrangers des élections du pays prévues l’année prochaine.

La MONUC reste pour l’instant, mais un nombre symbolique de 2 000 hommes – sur les 20 000 présents – ont quitté la RDC le 26 juin dernier, à quatre jours des célébrations de l’anniversaire.

Néanmoins, le maire de Goma, Roger Rachid, est optimiste quant à l’avenir de sa ville.

“Notre esprit n’est pas tourné vers le passé, à réfléchir à ce que nous n’avons pas pu faire,” a-t-il dit. “Notre objectif est de regarder de l’avant avec force, courage et objectivité. Le défi qu’il nous faut relever est de trouver la paix, la cohabitation et l’amour du prochain. Une fois que nous y serons arrivés, nous aurons la plus belle ville de RDC.”

A six mille kilomètres des rues poussiéreuses de Goma – à Bruxelles, la capitale de l’ancienne puissance coloniale qui assurait autrefois la gestion quotidienne du pays – un groupe d’expatriés congolais se sont réunis pour protester contre la participation du Prince Albert II aux célébrations de l’indépendance.

Pour les protestataires, la participation du monarque constitutionnel de la Belgique à l’évènement était malvenue, étant donné qu’elle ne servait qu’à légitimer ce qu’ils considèrent comme un gouvernement corrompu et répressif en RDC.

"Depuis que le pouvoir de Kabila a été légitimé par l’élection de 2006, le président est devenu plus arrogant," avait déclaré Henry Muke, l’un des organisateurs de la protestation et président du Haut conseil pour la libération du Congo, un groupe de campagne. "Personne ne peut s’exprimer dans le pays, les journalistes se font assassiner."

Il y a deux ans, Jean-Pierre Bemba, le chef du MLC, parti de l’opposition, avait été arrêté en Belgique et transféré à La Haye, à deux heures de train de là, pour y être jugé par la Cour pénale internationale, CPI, pour des crimes de guerre qui auraient été commis en République centrafricaine. Le procès de Bemba devrait commencer le 14 juillet.

Cette semaine, les protestataires de Bruxelles ont déclaré qu’ils voulaient voir les responsables congolais actuels amenés devant le tribunal prochainement.

"Nous sommes stupéfaits de voir [Bemba] à La Haye, alors que les autres sont à Kinshasa et qu’ils continuent à commettre des crimes," a déclaré Samson Cibayi, président de la Dynamique du Combat, une association congolaise à Bruxelles.

Un sentiment anti-rwandais flottait sur la petite protestation, à laquelle près de 150 personnes assistaient, certaines banderoles suggérant que la RDC était sous contrôle rwandais.

Des spéculations largement répandues font état du soutien du Rwanda qui aurait été instrumental pour aider Laurent Kabila, la père de l’actuel président, à arracher le pouvoir à Mobutu Sese Seko en 1997.

Mais beaucoup déplorent la division entre le Rwanda et la RDC.

"J’aimerais que nous ayons une lecture plus objective des choses, et que nous ne pensions pas que tous les Rwandais sont mauvais, de la même manière que tous les Congolais ne sont pas des gens biens," a déclaré Sendwe.

Les personnes d’origine congolaise sont estimées à 16 000 en Belgique, une communauté qui a tourné le dos à Kabila, lui reprochant de ne pas s’occuper de son peuple.

Selon Muke, au cours des dernières années, il y a eu une manifestation anti-Kabila tous les 2 mois en Belgique.

"C’est la communauté congolaise d’ici qui nourrit une partie de la population du pays," a déclaré Muke. "Nous envoyons de l’argent à nos familles."

Mélanie Gouby est reporter de l’IWPR à Goma, Tiffany Stecker est une stagiaire auprès de l’IWPR.