Institute for War and Peace Reporting | Giving Voice, Driving Change

Les pygmées congolais ont du mal à s'intégrer

Anciens habitants de la forêt dans l’est du pays, ils sont incapables de s’adapter à un mode de vie traditionnel.
By Espérance Nzigire

Alors que de nombreuses personnes déracinées par le conflit dans l’est de la République démocratique du Congo, RDC, rentrent dans leurs villages, les pygmées qui ont longtemps vécu dans les forêts de la région ont du mal à reconstruire leurs vies.

Les peuples Batwa et Bambuti ont été forcés à abandonner leur mode de vie autonome suite à des raids menés par des milices locales et à la récente introduction de nouvelles lois régissant l’utilisation de la forêt.

Depuis 2002, les combats continus entre les rebelles rwandais, l’armée congolaise et les milices Mai-Mai ont provoqué le déplacement des gens vivant dans les territoires de Masisi, Walikale et Kalehe, dans la région du Kivu.

Le mode de vie de cette minorité basé sur la chasse et la pêche a été menacé par des lois destinées à préserver les espèces animales et végétales.

Kanyaruchinya, un village situé à 20 kilomètres au sud de Goma, accueille actuellement près de 800 pygmées qui vivent dans des conditions difficiles avec très peu de nourriture et un manque total de soins de santé ou d’hébergement adéquat. Le village n’a pas non plus d’approvisionnement en eau potable.

“Nous avons fui notre petit village dans les bois lorsque des hommes armés l’ont envahi,” raconte Deodat Mukankusi, une mère de cinq enfants de la tribu Batwa qui vit à Kanyaruchinya. “Ils ont tué les hommes qu’ils croisaient dans les villages, violé les femmes et pris toute la nourriture.”

Les pygmées expliquent que le manque de soutien du gouvernement et des organisations locales et internationales sur le terrain rend l’accès aux services difficile pour eux, y compris les soins de santé et l’éducation. Ayant quitté leur environnement familier dans la forêt, ils trouvent désormais difficile de vivre dans un cadre plus conventionnel alors que les camps de déplacés se vident.

“Avec mon mari, nous avons sept bouches à nourrir. Mon mari n’a pas de travail alors je fais de la poterie et je vends mes pots entre 200 et 500 francs congolais (de 20 à 50 cents de dollar US) pour pouvoir acheter juste un peu de nourriture,” déclare Mukankusi. “Mais je dois aller à Masisi (à 80 km) pour trouver la terre, et je dois payer au moins 9000 francs congolais (neuf dollars) de transport pour y aller et revenir, et c’est difficile pour nous.”

Les pygmées essayent toujours de s’en sortir en retournant dans la forêt pour ramasser du charbon et du bois. Ils gagnent moins d’un dollar par jour. Parallèlement, les femmes et les enfants se mettent à mendier dans les rues de Goma.

Les experts locaux reconnaissent que les pygmées se retrouvent dans une situation difficile alors que le processus de retour continue.

"Le principal problème pour les Batwa est qu’ils sont laissés de côté dans de nombreux domaines, et qu’ils n’ont pas d’expérience de la vie dans une société traditionnelle,” a déclaré Ndeze Paul, qui dirige l’administration locale de Bwisha dans le territoire de Rutshuru. “[Mais] ils sont partiellement responsables de cela, étant donné qu’ils ne veulent pas se rapprocher des autres [quand ils vivent dans la forêt].”

Les pygmées disent qu’ils ne sont pas admis dans les hôpitaux par manque d’argent, ce qui les oblige à se tourner vers la médecine traditionnelle lorsqu’ils tombent malades. Les femmes accouchent chez elles parce qu’elles n’ont pas les moyens d’aller dans les maternités. Ils affirment qu’ils ont besoin d’un soutien du gouvernement ainsi que des organisations locales et internationales pour aider à leur intégration dans la société.

“Nous voulons aussi vivre comme les autres, nous ne sommes pas des animaux, nous pouvons cohabiter pacifiquement si pour une fois on nous accorde cette chance,” a déclaré à l’IWPR Kahindo Motogari, une autre femme pygmée vivant à Kanyaruchinya. “Nous voulons que l’on prenne soin de nous en nous construisant une maternité et une école pour nos enfants.”

Le gouvernement a donné des terres aux pygmées parce qu’ils n’avaient nulle part où aller et qu’ils refusaient de retourner dans la forêt par peur des insurgés. Ils souhaitaient aussi cohabiter. Cependant, très peu d’aide ciblée a été apportée, que ce soit par le gouvernement ou les organisations locales ou internationales travaillant dans l’est de la RDC.

“Nous n’avons reçu aucune aide, nous sommes allés nous plaindre à certaines organisations qui s’occupent des personnes déplacées mais ils disent qu’ils n’ont pas de budget pour les pygmées. Seul l’ASAF (Action santé femmes) nous a donné de l’eau potable mais cela ne suffit pas parce qu’il n’y a qu’un seul robinet pour 800 personnes,” a déclaré Muhindo Mupepa, le chef du village de Kanyaruchinya.

Les organisations non gouvernementales internationales indiquent qu’elles manquent de fonds pour cibler spécifiquement les Batwa. Même si les agences internationales ont la volonté d’agir, elles font face à une multitude de défis dans la région.

“Les plus grandes agences internationales opérant sur le terrain sont déjà confrontées à des problèmes si complexes qu’elles trouvent trop difficile de s’attaquer au problème spécifique des Bambuti [ou Batwa],” a déclaré Mark Lattimer, directeur exécutif de Minority Rights Group International qui milite au nom des pygmées.

“La plupart d’entre elles (les agences internationales) sont très sensibles au problème. Certaines indiquent qu’elles aimeraient faire plus et elles essayent d’agir comme elles peuvent. Mais beaucoup disent que nous ne pouvons pas être sélectif; nous devons fournir des services à tous les congolais.”

Mais quelles que soient les initiatives de soutien mises en place, le problème central reste que les locaux discriminent les Batwa.

“Ils se contentent d’ignorer les Bambuti [ou Batwa], parce qu’ils ont eu un rôle bien inférieur, un rôle vraiment marginalisé dans la société congolaise. Ils viennent rarement réclamer leur part,” a déclaré Lattimer.

“Par le passé, [les Batwa] ont souvent été attaqués; ils ont souvent fait l’objet de harcèlement. Ils ont grandi en apprenant qu’ils doivent accepter le fait qu’ils seront toujours à la deuxième ou troisième place. Il existe un très long historique de marginalisation et de discrimination qui s’est internalisé dans les communautés elles-mêmes.”

Les experts locaux indiquent que le gouvernement a un rôle crucial à jouer pour aider les pygmées à réintégrer la société et à avoir accès aux services indispensables dans les villages comme Kanyaruchinya.

Bien que certains pygmées aient réussi à s’inscrire sur les listes électorales pour les prochaines élections présidentielles qui auront lieu au mois de novembre, ils ne sont pas représentés au niveau politique local.

Pour essayer de surmonter cela, les pygmées de Kanyaruchinya ont créé leur propre association: Maison d’Accueil et d’Encadrement des Pygmées des Grands Lacs, MAEPYGL. Sa mission est de permettre aux pygmées de reconstruire leurs vies en accédant aux mêmes droits que le reste de la société.

“L’État nous a donné des terres. J’ai une parcelle mais pas les moyens de construire ma maison,” explique Jean-Marie Bauma, un membre de l’organisation âgé de 40 ans. “Je suis père, je dois subvenir aux besoins de neuf personnes en tout. Nous vivons dans une bicoque de quatre mètres sur cinq; quand il pleut, toute la maison est inondée. J’ai cinq enfants en âge d’aller à l’école mais ils ne peuvent pas parce que nous n’avons pas assez d’argent, alors je demande aux personnes de bonne volonté de nous venir en aide.”

Le gouvernement provincial des Kivus reconnaît qu’aucune aide n’est octroyée aux pygmées et qu’il doit faire plus d’efforts pour les aider à s’intégrer à la société.

“Le gouvernement n’a pas prévu d’aide pour les pygmées jusqu’à présent, mais il est très préoccupé par leur situation. Ce peuple a longtemps vécu dans la forêt, nous luttons pour qu’ils ne soient pas discriminés - voilà pour quoi nous leur avons distribué des terrains,” a déclaré à l’IWPR Mutete Mundenga, le ministre du gouvernement pour le Nord Kivu.

Mutete est optimiste par rapport à l’intégration du peuple pygmée et promet de les aider, “Ces gens sont des citoyens congolais; ils ont droit à la vie et à l’éducation et à bénéficier de tous les droits prévus par la constitution, c’est pourquoi j’ai prévu une descente sur le terrain vers la fin du mois pour constater et évaluer leurs besoins et ainsi présenter une note parlante au gouvernement et voir comment planifier une assistance d’urgence.”
Les pygmées et les observateurs internationaux indiquent que cela n’arrivera jamais trop tôt, mais ils restent prudents par rapport aux progrès.

“Au bout du compte [les actions sur la question] viennent du gouvernement provincial du Nord et Sud Kivu et des agences internationales qui fournissent encore une grande partie de l’aide humanitaire à la population,” a déclaré Lattimer. “Je n’ai jamais vu d’effort systématique pour faire quelque chose à ce sujet. Cela dépend largement des efforts des militants Batwa eux-mêmes qui doivent avoir assez de gens pour [militer pour] la communauté. C’est un processus difficile qui fonctionne parfois pour un temps; puis le temps passe et l’argent disparaît et ils reviennent à leur situation antérieure.”

Espérance Nzigire est une journaliste formée par l’IWPR à Goma. Simon Jennings, grand reporter au sein de l’IWPR a également contribué à cet article.