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L'enfer des prisons congolaises

Les prisons de la RDC sont dans un si mauvais état qu’un inculpé de la CPI a déclaré avoir demandé à être transféré à La Haye pour échapper à la misère de sa cellule de la prison de Kinshasa.
By Lisa Clifford
Lorsqu’on lui demande ce qui améliorerait sa vie de directeur de la prison Munzenze de Goma, Joseph Mirindi n’hésite pas « des portes », répond-il.



On pourrait croire que c’est une farce, mais ce n’est pas le cas. Les portes, pour des raisons évidentes un besoin élémentaire dans toutes les prisons, sont en quantité limitée comme d’ailleurs toutes les autres choses dans cette ruine humide et délabrée, construite dans les années 50 pour 150 prisonniers mais qui en accueille aujourd’hui 500.



Il est difficile de s’imaginer un endroit plus lugubre et sombre que Munzenze - un nom qui veut dire ‘impénétrable’.



Il n’y a pas d’électricité depuis des années - certainement depuis l’éruption volcanique de 2002 qui a effacé la plus grande partie de Goma, la capitale de la province du Nord Kivu, dans l’est de la république démocratique du Congo, RDC.



Les prisonniers dorment sur le sol humide dans des pièces sombres et bondées à côté d’une cour centrale. L’odeur d’urine est envahissante. Il n’y a qu’une poignée de couvertures et de matelas, fournis par les membres des familles qui apportent aussi la nourriture. Personne à Munzenze ne mange plus d’une fois par jour.



Un après-midi de la mi-novembre, un homme gisait souffrant gravement - maladivement maigre et calme - d’une blessure par balle non soignée. Un autre a montré aux visiteurs ses jambes gonflées et infectées. Mirindi affirme que l’hôpital local ne soigne pas les prisonniers.



Une petite pièce sombre, à côté de toilettes ouvertes, a été mise de côté pour ceux qui souffrent de maladies infectieuses comme la tuberculose, et pour les prisonniers qui sont mentalement handicapés. Un prisonnier ayant une formation médicale, emprisonné depuis 2005 pour vol, a déclaré qu’il essayait d’aider mais que sans médicaments, il ne pouvait faire que très peu de choses.



L’une des quelques portes qui restent à la prison sépare l’unité des hommes des huit femmes prisonnières, qui comprennent deux petites filles, âgées de 12 et 13 ans. Toutes deux sont accusées de vol - un portable pour l’une et 35 US dollars pour l’autre.



Une femme pleure, alors qu’elle explique l’accusation qui est portée contre elle, qu’elle aurait organisé le meurtre de son ancien mari. Elle est allée au tribunal deux fois mais doit encore voir un avocat pour expliquer sa version de l’histoire.



Dans le bureau de Mirindi - avec sa peinture verte qui s’écaille et son bureau cabossé - un poster du président congolais Joseph Kabila déclare « Maintenant nous allons construire notre pays ». Ceux qui travaillent dans le système des prisons congolaises se demandent quand les améliorations promises vont se répercuter à leur niveau.



Cinq autres prisons du Nord Kivu sont des copies conformes de la lugubre Munzenze. Toutes ont été construites au cours de la période coloniale belge et ont été très peu rénovées depuis.



A environ 300 kilomètres de Goma, à la prison centrale de Beni, les fosses sceptiques débordent et les déchets recouvrent le bas des murs de la prison qui semblent prêts à s’effondrer. Un prisonnier est mort du cholera et huit autres de diarrhée. Une femme prisonnière a été violée, après que le mur la séparant des hommes eut été brisé.



Les évasions de ces bâtiments aux fenêtres béantes et aux murs qui s’effondrent sont monnaie courante. La Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo, MONUC, a aidé à rénover la prison de Vouvi, près de Benimais et quelques jours après, 10 prisonniers sont parvenus à s’enfuir.



Et les conditions ne sont que très peu meilleures dans les autres prisons du pays.



Germain Katanga, aujourd’hui détenu à la Cour pénale internationale, CPI, aurait demandé à être transféré à La Haye pour échapper à la misère de sa prison de Kinshasa où il avait été détenu pendant deux ans pour des accusations sans rapport.



Bien qu’arrêté en mai 2005, avec huit autres miliciens en lien avec une attaque contre des casques bleus bangladais en Ituri, Katanga devait encore être jugé au Congo quand il est arrivé à La Haye.



Dirk Deprez, coordinateur du projet Réhabilitation de la justice à l’est de la RDC, Rejusco, à Goma, affirme que les prisonniers dépérissent pendant des mois - ou dans certains cas des années - en attendant d’être jugés.



« Les trois quarts des prisonniers sont détenus de manière irrégulière », indiqué Deprez. « La majorité des prisonniers sont en détention préventive ».



Le manque chronique de ressources du système judiciaire est au cœur du problème, déclare-t-il. A Munzenze, seul deux des 12 employés sont payés.



« Les autres se payent avec ce qu’ils peuvent trouver », déclare Deprez. Cela signifie que les membres des familles rendent visitent aux prisonniers qui doivent eux donner de l’argent aux employés de la prison s’ils veulent être libérés après avoir purgé leur peine.



Lorsque les affaires sont effectivement présentées au tribunal, de nombreux juges vendent la justice au plus offrant. « Celui qui peut payer le plus gagne l’affaire », indique Deprez. « Il y a beaucoup de prisonniers qui attendent d’être jugés mais personne n’est intéressé s’il n’y a pas de gain financier ».



« Pour le moment, c’est la justice des riches. Quelqu’un qui vole une couverture du marché peut dépérir en prison pendant des années parce que personne ne s’intéresse à l’affaire, parce qu’il n’y a pas de profit financier ».



Selon son plan pour améliorer l’administration de la justice dans l’Est, Rejusco veut augmenter les salaires du personnel de la prison et des travailleurs judiciaires. Il prévoit aussi des prisons-fermes où les prisonniers pourraient cultiver leur propre nourriture.



Bien que les efforts du Rejusco - financé par divers pays européens - soient appréciés par beaucoup de gens au Nord Kivu, il y a aussi ceux qui disent que le gouvernement congolais doit jouer un rôle plus important en améliorant son système judiciaire.



Félicien Hitimana Nduhi, un avocat basé à Goma, affirme que la communauté internationale ne peut pas résoudre seule la multitude de problèmes. « Le Congo doit rénover son propre système judiciaire », indique-t-il.



« Bien sûr, la communauté internationale peut aider mais ils ne vont pas changer le système judiciaire. C’est l’État qui doit le faire ».



Ndhui, ancien ministre du gouvernement de transition congolais, a travaillé comme juge mais a démissionné en raison de la mauvaise opinion que la plupart des Congolais ont de ceux chargés d’administrer la justice dans le pays.



« Pour les juges ce n’est pas une question de salaires mais de mentalité », a-t-il déclaré. « Les juges n’ont pas le sentiment qu’ils sont obligés de maintenir la justice. Il n’y a pas de discipline dans le système judiciaire. Les juges sont nommés en raison de leurs contacts ».



Il doute qu’il y ait une quelconque volonté politique d’améliorer la situation. « Le gouvernement n’a pas envie d’avoir un système judiciaire indépendant », a-t-il indiqué.



Mais malgré tous les problèmes, Ndhui reste optimiste, « Même si seulement 40 à 50 pour cent de la constitution sont respectés, au moins nous reconnaissons qu’un système judiciaire indépendant est essentiel à une démocratie fonctionnelle. C’est mieux qu’avant ».



Lisa Clifford et un reporter de justice internationale de l’IWPR à La Haye. Charles Ntiricya est un collaborateur de l’IWPR à Goma.