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La guerre contre l'ARS se profile au Congo

Les troupes gouvernementales semblent sur le point de s’attaquer aux rebelles ougandais qui terrorisent et pillent les villageois congolais.
By Peter Eichstaedt
Le 21 mars dernier, au cours de la matinée du vendredi saint, Raymond Rpiolebeyo, instituteur de CE2 descendait à vélo le chemin de terre menant vers son village natal de Gurba, pour y passer le week-end de Pâques avec sa famille et ses amis.



Mais son voyage fut rapidement interrompu lorsqu’un groupe de rebelles lourdement armés surgit de la jungle, pour lui ordonner de descendre de son vélo et le capturer.



Les combattants étaient membres de l’Armée de Résistance du Seigneur, ARS, le groupe rebelle ougandais qui au cours des deux dernières années et demies a occupé les zones éloignées, dans et autour du parc national de la Garamba, au nord est de la République démocratique du Congo, RDC.



Après deux années de calme relatif, et alors que les pourparlers de paix avec l’Ouganda se poursuivaient à Juba, au Sud Soudan l’ARS a tout saccagé dans cette région éloignée où se trouve le parc, menant une campagne de pillages, d’enlèvements et de meurtres.



Lors d’un raid majeur de grande envergure, les forces rebelles avaient quitté le parc de la Garamba au début du mois de février pour passer d’abord au Sud Soudan puis entrer en République centrafricaine voisine, où les rebelles kidnappèrent plus de 100 personnes et pillèrent la ville d’Obo avant de retourner à leur camp de base en RDC.



Sur le chemin, le groupe se servait des civils capturés pour porter les biens pillés. Certains prisonniers avaient ensuite été réquisitionnés, obligés à suivre un entraînement militaire pour renforcer les rangs d’un groupe qui a survécu pendant de nombreuses années en enlevant et en enrôlant de force des civils, y compris des enfants.



De récents rapports semblent indiquer que la situation est sur le point de s’intensifier. Des sources au sein des Nations Unies ont indiqué que des unités de l’armée de RDC pourraient commencer à arriver d’ici la fin juin à Dungu, la principale ville de la zone, située à moins de 100 kilomètres du parc de la Garamba. Leur mission consisterait à maîtriser les forces de l’ARS, si ce n’est complètement les expulser du parc.



Une telle opération pourrait cependant annoncer une guerre de longue haleine contre l’ARS, qui compte actuellement environ 700 guérilleros aguerris, témoignant d’une dévotion proche du culte envers leur chef Joseph Kony, ce qui en fait l’une des milices les plus redoutées de l’Afrique sub-saharienne.



Rpiolebeyo avait été capturé alors que le groupe était sur le chemin du retour depuis Obo et attaquait la ville de RDC de Doruma, une collection éclatée de huttes de terre et de chaume.



Il finit par arriver à son village ce jour là, mais à pied et en tant que prisonnier. Au moment de partir, il fut obligé à porter un paquet de biens que les guérilléros avaient pillés chez son voisin.



Le groupe marcha pendant huit jours à travers la jungle vers sa base dans le parc de la Garamba. Rpiolebeyo a indiqué que les nuits étaient particulièrement difficiles étant donné que lui et les autres baignaient dans leur propre sueur à cause des draps de plastique retenus par des paquets de biens pillés sous lesquels ils étaient obligés de dormir.



“Le long du chemin, j’ai cherché une opportunité pour m’échapper. J’étais vraiment en colère contre eux,” déclare-t-il au sujet des rebelles. “J’avais peur de mourir. Ils nous ont dit que si quelqu’un essayait de s’échapper, ils le tueraient.”



Une fois au camp de l’ARS, il était toujours accompagné de combattants rebelles, il y avait alors peu de chances de s’échapper. Mais sur le parcours pour y arriver, il avait sympathisé ami avec un homme nommé Moise, kidnappé en RCA et aussi déterminé à s’échapper. Les deux hommes avaient élaboré un plan pour s’échapper en plein milieu de la nuit quand tous les autres seraient endormis.



Quelques nuits plus tard, Rpiolebeyo était tranquillement allongé parmi les guérilléros endormis, avec ses sandales en caoutchouc placées près de sa tête comme signal pour Moise. Enjambant prudemment les rebelles, les deux hommes s’échappèrent et marchèrent pendant deux jours avant d’arriver à Duru, une des villes les plus proches de la base rebelle base.



Rpiolebeyo fut l’un des quelques chanceux à échapper aux griffes de l’ARS, dont la base semi permanente est accessible uniquement à pied.



Malgré la difficulté de franchir la dense forêt du parc national, l’armée de RDC élabore actuellement des plans pour déloger Kony de sa cachette, suite à son refus en mai dernier de signer un accord de paix avec l’Ouganda, en préparation depuis deux ans. L’accord aurait mis fin à plus de 20 ans de guerre dans le nord de l’Ouganda, qui ont coûté 100 000 vies et déplacé quelques deux millions de personnes.



Plutôt que de faire la paix, Kony semble être en train de reconstituer son armée en enlevant des gens au sein de la région, entraînant les hommes comme combattants et forçant les jeunes femmes à devenir des esclaves sexuelles et des cuisinières pour les commandants ou les combattants.



Parmi ceux kidnappés de Doruma le jour du vendredi saint figure une jeune fille de 13 ans, Jeanne Mbolikino. Elle avait été confiée à son oncle, Jean-Pierre Mbikoyo, pour qu’elle puisse aller à l’école à Doruma, un des rares endroits de la région à disposer d’installations scolaires.



Plus tôt au cours de cette journée, Jean-Pierre et sa femme avaient quitté leur domicile pour assister à une messe dans une communauté voisine, demandant à leurs propres enfants et à Jeanne de les suivre juste après.



Mais Jeanne n’arriva jamais. Alors qu’elle traversait un champ avec ses cousins, ils furent arrêtés par l’ARS et Jeanne fut enlevée alors que ses cousins réussissaient à s’enfuir.



Plus tard dans la journée, la nouvelle de son enlèvement était parvenue à Mbikoyo et sa femme.



“Je suis vraiment en colère,” a déclaré Mbikoyo. “Je souffre beaucoup. J’étais responsable d’elle. Si je pouvais, je la ramènerai, mais je n’ai aucun pouvoir.”



Mbikoyo a rencontré Rpiolebeyo, l’instituteur enlevé, qui avait vu Jeanne au camp de l’ARS et lui a indiqué qu’elle allait bien. Mais cela n’a été que d’un faible réconfort.



“Je demande chaque jour dans mes prières qu’elle soit libérée,” a-t-il dit.



L’attaque en RCA lui a attiré une certaine publicité, mais l’ARS attaquait déjà des villages bien avant cela.



La ville assiégée de Duru a subi de nombreuses attaques depuis la fin de l’année dernière. Sœur Séraphine, une nonne qui a travaillé là-bas comme enseignante pendant deux ans, a rappelé la première attaque du 15 décembre 2007.



Interrogée par l’IWPR à son couvent de Dungu, elle a indiqué que six soldats de l’ARS étaient entrés dans les parties habitables de l’église à huit heures du soir, réclamant de l’eau, de la nourriture et de l’argent. La panique avait éclaté, lorsque quelqu’un avait sonné l’alarme avec la cloche de l’église et que les gens avaient commencé à s’enfuir.



“Ils sont passés de salle en salle,” a-t-elle déclaré. Ils ont pris tout ce qui avait de la valeur, y compris près de 12 000 dollars US en liquide que Soeur Séraphine avait rassemblé au cours des années passées pour payer les réparations et le matériel pour l’hôpital local.



Les combattants de l’ARS ont fini par partir, en emmenant tout ce qu’ils pouvaient porter, y compris tout le matériel médical de l’hôpital. Avant de partir, ils ont délivré un message à Soeur Séraphine, déclarant qu’ils étaient venu en représailles pour la présence des troupes des Nations Unies de la force de maintien de la paix de la MONUC à Dungu, où le travail avait commencé sur une piste de décollage capable d’accueillir de gros avions de cargo et des avions transportant des troupes.



“Nous venons ici pour nous venger de la présence de la MONUC,” sont les mots des combattants de l’ARS dont elle a pu se souvenir, “Ils ont pris nos officiers ” – une référence apparente aux nombreux transfuges de l’ARS qui ont cherché protection au sein des forces de l’ONU.



Ce premier raid et les attaques ultérieures sur Duru ont laissé les résidents locaux en état de choc.



“Les gens ne vont plus dans leurs champs et ne travaillent plus,” a déclaré Sœur Séraphine. “Lorsque l’ARS arrive, ils s’enfuient tous.”



Tout cela n’est rien de nouveau pour le père Benoît Kinalegu, chef de la Commission paix et justice de Dungu, qui a documenté les abus commis par l’ARS dans la région de l’Ituri.



Ila indiqué que les guérilléros avaient un bien plus grand impact sur la vie dans et autour du parc national que ce que les personnes impliquées dans les pourparlers de paix avec l’ARS veulent bien admettre.



Le père Kinalegu a déclaré qu’au moins 400 familles avaient disparu du parc, et qu’au moins un village avait été abandonné, ses résidents s’étant enfuis, ou ayant été tués. Quelques 20 000 personnes ont été déplacées des zones adjacentes au parc.



En mai dernier, les rebelles avaient pénétré dans la petite ville de Kapili, à seulement 45 Km de Dungu, et forcé les gens à sortir de leurs maisons sous la menace d’une arme. Ils étaient ensuite entrés dans ces maisons où ils avaient commencé à se préparer à manger. Les résidents déplacés avaient rassemblé des machettes – la seule arme qu’ils avaient – et élaboré des plans pour attaquer les rebelles. Ils en furent dissuadés par le chef du village, qui les convint qu’il serait stupide de se retrouver face aux rebelles et à leurs armes.



Les rebelles avaient quitté Kapili deux jours plus tard. Le père Kinalegu pense que les rebelles de l’ARS se sont installés dans le parc de manière permanente. Un signe de cela est qu’ils ont laissé Kapili porter des houes et des sacs de semences, un signe qu’ils vont faire des cultures au cours de la saison, ce qui n’est pas une activité à laquelle on peut s’attendre de la part d’une force de guérilla mobile.



“Je pense que [Kony] est en train de créer une force de mercenaires qui peut être utilisée contre tout gouvernement [régional],” a déclaré le père Kinalegu, exprimant une idée qui est partagée par un certain nombre d’analystes. (Voir L’ARS prépare la guerre, pas la paix, AR No. 168, 24-Apr-08.)



Le père Kinalegu a relevé que cette partie de la RDC est tellement éloignée qu’elle n’est défendue ni par l’armée, ni par la police du pays. Les personnes sur place n’ont pas oublié la fois où, en 1998, les guérilleros de l’Armée de libération du peuple du Soudan avaient franchi la frontière, occupé certaines parties du Nord-est de la RDC et terrorisé les civils.



“Les gens ont vraiment peur,” a-t-il dit.



Selon Kinalegu, la présence des forces de la MONUC dans la région offre un certain réconfort, mais il a relevé que les forces de l’ONU n’ont pas pris de position agressive contre l’ARS.



Si l’armée de la RDC affronte les rebelles comme on peut maintenant s’y attendre, cela va créer de nouveaux problèmes.



"Nous nous attendons à ce que l’armée chasse les rebelles,” a-t-il déclaré. Mais avec une force d’au moins 1 000 soldats près à s’abattre sur Dungu, dont la population compte près de 12 000 personnes, “nous avons peur à cause de nos mauvaises expériences [antérieures] avec l’armée”, a-t-il ajouté.



La communauté pourrait accepter d’encaisser certains des abus pour lesquels l’armée congolaise a acquis une certaine notoriété tant qu’ils peuvent être débarrassés des rebelles.



“Les gens sur place veulent que Kony quitte la RDC,” a indiqué Kinalegu. “Peu nous importent les moyens utilisés.”



En même temps, il est inquiet à l’idée d’une guerre, particulièrement contre les rebelles ougandais, dans laquelle les civils congolais ne sont pas impliqués et qu’ils ne comprennent pas



“Nous sommes les victimes d’une guerre dont nous ne connaissons pas l’origine,” a-t-il dit.



Pour l’instituteur Rpiolebeyo, l’idée d’une guerre impliquant l’ARS est particulièrement effrayante, étant donné la réputation des rebelles quant aux châtiments brutaux contre toute personne qui les défie.



“J’ai peur parce que nous avons été suivis,” a-t-il déclaré au sujet de sa fuite du camp rebelle. “Les rebelles savent où je suis.”



Peter Eichstaedt is Africa Editor for IWPR.