La CPI risque de perdre le fil au Congo

Par Lisa Clifford, reporter de justice internationale de l’IWPR, à Goma

La CPI risque de perdre le fil au Congo

Par Lisa Clifford, reporter de justice internationale de l’IWPR, à Goma

Friday, 21 November, 2008
L’attaque a eu lieu de nuit sur une route de la province du Nord Kivu, dans l’est du Congo.



L’armée du pays, les FARDC, a combattu les rebelles Tutsis avec des mitrailleuses et de l’artillerie lourde. Au matin, deux soldats des FARDC sont étendus sur le dos, leurs pieds nus dépassant de leurs uniformes couleur olive en lambeaux. L’un d’entre eux a les mains figées, tendues vers le ciel. Un soldat rebelle indique que d’avantage de corps des FARDC gisent sur la haute pelouse. “Ils peuvent revenir s’ils le veulent. Nous allons les battre, comme d’habitude,” se vante-t-il.



A quinze minutes de là sur la route se trouve Kibumba, aujourd’hui sous contrôle des rebelles du CNDP fidèles à Laurent Nkunda. “Nous souffrons, nous sommes fatigués. Mais nous allons nous battre,” lance l’un des soldats. Sur le marché, une jeune fille cherche de la nourriture, indiquant qu’il n’y a plus rien à manger dans son village. Elle n’est pas allée à l’école depuis plus d’un an.



Les combats entre l’armée et le CNDP ont éclaté à la fin de l’année 2006 et se sont intensifiés en août après l’écroulement du dernier accord de paix, le soi-disant accord de Goma. Nkunda prétend protéger les Tutsis congolais, et plus tôt au cours de ce mois-ci, il a pénétré dans le périmètre de 20 kilomètres autour de la capitale provinciale, Goma.



Les écoles du Nord Kivu sont désormais occupées par les réfugiés de la guerre. Une série de lugubre camps de déplacés sont éparpillés au sein de cette belle région de sol volcanique et de vertes collines qui en héberge des milliers d’autres. Les Nations Unies estiment que plus de 800 000 personnes ont été déplacées.



Les gens fuient leurs maisons pour de bonnes raisons. Les cas de viol ont considérablement augmenté depuis août, dans un pays qui a déjà été décrit comme le pire endroit du monde pour vivre en tant que femme ou fille. A Rutshuru et Masisi, des groupes armés ont recruté des enfants tout comme des adultes.



Dans des villes telles que Kibumba, Kiberisi, Kanyabayonga, Kirumba, Kayna et Kiwanja des meurtres, des viols et des pillages sont commis chaque jour par toutes les parties, et dans l’impunité.



Dans un appel à l’aide lancé à la communauté internationale, une coalition d’ONG et de groupes communautaires du Nord Kivu a décrit la situation désespérée à Kiwanja, “[La] population civile est sommairement exécutée par balles ou à coups de machettes, couteaux, binettes ou lances. Les corps jonchent les rues de la ville et l’odeur de décomposition des corps accueille les passants“.



“Nous ne savons pas quel saint prier. Nous sommes condamnés à mort par toute cette violence et par le déplacement. Nous avons été abandonnés. Qui va nous protéger? Qui va nous aider?”



C’est une bonne question.



Certains hommes politiques y compris le ministre des affaires étrangères britannique David Miliband se sont rendus dans l’est, exprimant leur indignation et leur préoccupation au sujet de la violence et de l’ampleur de la crise humanitaire. Mais jusqu’à présent, il n’y a eu qu’un faible appétit pour le déploiement rapide des soldats de l’Union européenne afin de protéger les civils et de repousser les rebelles.



Au siège de l’ONU, le Conseil de sécurité a accepté d’envoyer plus de troupes pour soutenir l’immense force de l’ONU, connue sous son acronyme français de MONUC. Mais il n’est toujours pas clair qui va fournir ces troupes et quand elles vont arriver.



C’est Nkunda qui a fait l’objet de la plus grande attention de la part des médias au cours du dernier épisode de ce conflit de longue date. Les journalistes et médiateurs internationaux ont tous effectué la randonnée vers son siège dans les collines près de Goma.



Mais un autre homme se trouve aux côtés de Nkunda, invisible au monde extérieur mais non moins important. Il s’agit de Bosco Ntaganda, inculpé par la Cour pénale internationale, CPI. Second de commandement de Nkunda, il a conduit la campagne dévastatrice qui a mis l’armée en déroute et provoqué le rapprochement inconfortable du CNDP dans la périphérie de Goma.



Mais ce n’est pas pour les crimes de guerre au Nord Kivu que la CPI veut Ntaganda à La Haye.



Il est accusé du recrutement d’enfants pour les faire combattre dans une guerre différente – sans lien – dans la région de l’Ituri, au nord-est du Congo. La CPI a émis un mandat d’arrêt en avril mais, tout comme les autres personnes recherchées par la Cour en Ouganda et au Soudan, Ntaganda reste libre et la CPI impuissante à lui mettre la main dessus.



Un avocat spécialiste des droits de l’homme basé à Goma craint qu’avec un mandat d’arrêt de la CPI planant au dessus de sa tête, Ntaganda ne montre que peu de modération dans sa campagne au Nord Kivu. “Qu’est-ce qu’il a à perdre?” interroge-t-il.



Il est difficile de critiquer la Cour pour avoir échoué à arrêter Ntaganda. A défaut d’avoir sa propre force de police, en présence d’une armée Congolaise inadaptée et face à un si faible intérêt de la MONUC pour aider à exécuter ce mandat, la CPI est dans une position difficile. Que peut-elle faire depuis La Haye, sans coopération extérieure ?



Ce qui est plus difficile à comprendre est la quasi invisibilité de la Cour au Nord Kivu au cours des 12 derniers mois de violence et de chaos. Pour répondre à ceux qui s’interrogent, “où est la CPI?”, un porte-parole du Bureau du Procureur a indiqué à l’IWPR que Luis Moreno-Ocampo s’était rendu pour la dernière fois au Congo en avril 2006, et qu’il n’avait jamais été à Goma – bien qu’il y ait eu des missions de la CPI dans la capitale provinciale. Une mission au Congo planifiée pour l’automne a été annulée pour raisons de sécurité.



Moreno-Ocampo a récemment déclaré lors de l’Assemblée des Etats parties – le principal organe administratif de la Cour – qu’une enquête focalisée “sur les Kivus” avait commencé en novembre mais sans donner plus de détails. Un communiqué de presse publié sur le site Internet impénétrable de la CPI, exprimant son “inquiétude sur la situation dans les Kivus ”, et indiquant que son Bureau “suivait de très près les informations convergentes sur des attaques”, a peu de chances d’apporter du réconfort aux Congolais, ou de provoquer la moindre crainte chez les auteurs de crimes.



Le porte-parole du BdP a refusé de dire si les enquêteurs sont actuellement sur le terrain dans l’est.



Ce qui est clair est que toute arrestation au Nord Kivu est à des mois – et probablement plus encore – d’être concrétisée et que le fait d’avoir échoué à arrêter l’homme dirigeant la violence sur place, Ntaganda, a considérablement affaibli la CPI aux yeux des Congolais.



Une série d’erreurs de haut niveau commises par les Procureurs dans le procès à intermittence de Thomas Lubanga n’ont pas contribué à donner une bonne image de la CPI au Congo. Les juges ont accusé les Procureurs d’avoir compromis le droit de Lubanga à un procès équitable et ont temporairement suspendu l’affaire. Elle a été reprogrammée au 26 janvier 2009.



Ailleurs, l’arrestation de l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba pour des crimes en République centrafricaine a également donné lieu à une certaine méfiance envers la Cour. De nombreux Congolais sont convaincus que Moreno-Ocampo travaille pour Joseph Kabila, supprimant ses principaux adversaires politiques à temps pour les élections présidentielles de 2011.



La Cour insiste sur le fait que sa campagne de sensibilisation et d’information au Congo, destinée à briser les mythes et rumeurs au sujet de la CPI, est solide et efficace. Mais des indicateurs sur le terrain suggèrent qu’il en est autrement. Le Nord Kivu constitue une opportunité de corriger cela. Toutes les parties au conflit ont commis des crimes de guerre et l’affaire ou les affaires longtemps promises par la CPI doivent le refléter, pour réfuter la croyance communément répandue que la CPI est biaisée.



Les Hutus, les Tutsis et les autres personnes poussées dans les nombreux camps de réfugiés du Nord Kivu pour la deuxième, troisième, quatrième ou cinquième fois ne sont pas très intéressés par les discussions sur la justice.



Stéphanie habite au camp de Mugunga II, à l’extérieur de Goma, depuis plus d’un an et se demande comment elle va pouvoir nourrir ses six enfants avec les maigres rations disponibles. Le plastique qui couvre son abri fuit lors des averses fréquentes, mais elle n’a aucune idée de quand elle pourra rentrer chez elle.



Un réfugié masculin a indiqué que les résidents de Mugunga veulent tous la même chose – et ce n’est pas la justice. “La paix est plus importante. Si nous avons la paix, tout va bien,” a-t-il dit.



Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles de l’IWPR.
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