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Craintes de violence avant les élections en RDC

Les indices de la mauvaise gestion du processus d’inscription n’augurent rien de bon pour les élections qui auront lieu à la fin de l’année.
By Mélanie Gouby
  • Election workers in Bunia, Ituri, explain the electoral process to voters before the second round of presidential and provincial elections in 2006. (Photo: UN Photo: Martine Perret)
    Election workers in Bunia, Ituri, explain the electoral process to voters before the second round of presidential and provincial elections in 2006. (Photo: UN Photo: Martine Perret)

    Plusieurs observateurs et chefs de file de l’opposition ont averti que violence pourrait éclater au cours des prochaines élections présidentielle et parlementaire en République démocratique du Congo, RDC, si le scrutin est organisé de manière aussi chaotique que le processus d’inscription des électeurs. 

Les experts ont reconnu que les démarches officielles pour l’inscription des 31 millions d’électeurs potentiels estimés ont été mal gérées, à tel point que la date limite du 30 juin a du être reportée de trois semaines.

La plupart des problèmes seraient dus à une mauvaise planification et à des ressources inadaptées plutôt qu’à la corruption – bien que certains signes montrent que cette pratique a également été utilisée.

Par crainte d’une désorganisation semblable des élections, certains ont réclamé un effort international de contrôle, similaire à l’observation mise en place lors des élections de 2006, premières élections multipartites en 41 ans, qui avaient conduit à l’élection du président Joseph Kabila.

La communauté internationale avait contribué à 80 pour cent aux coûts électoraux en 2006 mais a réduit sa contribution à moins de 40 pour cent cette fois-ci.

“Nous ne sommes pas à l’aise avec la manière dont le processus électoral est engagé. Nous ne pensons pas que toutes les parties impliquées soient déterminées à la tenue d’élections libres et justes. Ces problèmes pourraient entraîner un regain de violence,” a déclaré Jemtom Mahundu, un coordinateur de la société civile au Nord Kivu.

Les tensions dans la région sont déjà importantes après la décision de ramener l’élection présidentielle à un scrutin à un tour suite à une modification de la constitution adoptée par le parlement en juin dernier, à peine cinq mois avant l’élection. Des centaines de partisans de l’opposition étaient descendus dans les rues de Kinshasa au début du mois pour protester contre cette modification.

Parallèlement, le manque de stratégie de préparation claire de la part du gouvernement pour les élections - actuellement prévues pour le 28 novembre - a provoqué d’autres craintes.

Des sources internationales contactées par l’IWPR ont averti que si les différents acteurs n’accordent pas leurs violons quant au processus électoral, et si la transparence est insuffisante, alors plusieurs zones du pays, en particulier Kinshasa, et certains endroits comme les Kivus, le Katanga, le Bas Congo, et le Kasai Oriental, pourraient sombrer dans la violence.

La commission électorale nationale indépendante, CENI, soutient que 31,2 millions d’électeurs sont désormais inscrits, mais le processus d’inscription visiblement mal géré a soulevé des questions quant à l’intégrité de la préparation des élections.

Un des problèmes majeurs était la réduction de moitié des centres d’inscription par rapport au nombre de centres opérationnels pour les élections de 2006, année au cours de laquelle la RDC avait tenu sa deuxième élection après la fin d’une guerre de dix ans en 2003.

Face à la réduction du nombre de centres, les gens ont été obligés de faire des kilomètres pour s’inscrire. Au Sud et au Nord Kivu, il y avait respectivement la moitié et le quart des centres existants pour l’élection de 2006. En outre, selon certains, le matériel d’inscription ne fonctionnait pas toujours ou n’avait pas été livré; de jeunes mineurs auraient été inscrits; et le personnel CENI n’était pas apte à conduire ce travail.

“Les gens ne [sont] pas venus s’inscrire parce qu’il leur [fallait] parcourir de longues distances et même ceux qui [vivent] ici à Kisharo ne [sont] pas venus parce que nous n’avons pas assez de machines d’inscription,” a déclaré Innocent Kiwangani, qui a dirigé un centre d’enregistrement à Kisharo, une ville dans la région de Rutshuru, au Nord Kivu.

Jean-Pascal Mugaruka, le coordinateur du COGESKI, une organisation de la société civile à Goma, dans l’est de la RDC, a déclaré, “Les vieilles machines d’inscription, le [personnel] inexpérimenté de la CENI …le problème des jeunes mineurs qui se font inscrire, le manque de centres d’inscription - tous ces éléments sont des mauvais signes pour les élections à venir.”

Le manque d’équipements a provoqué de longues files d’attente devant les centres d’inscription, les gens étant souvent renvoyés chez eux pour finir. Pour certains, il a fallu plusieurs jours de file d’attente pour obtenir une carte d’électeur. 

“Les gens doivent se lever vraiment très tôt et certains doivent faire jusqu’à 50 kilomètres juste pour avoir une carte,” a déclaré un homme interrogé par l’IWPR devant un centre d’inscription à Uvira, au Sud Kivu. “Une fois qu’ils ont inscrit leur nom sur la liste d’attente, il leur faut souvent attendre leur tour plusieurs jours. Si vous avez des responsabilités, vous ne pouvez pas attendre. C’est le cas pour un homme d’affaires comme moi ainsi que pour les mères qui doivent s’occuper de leurs enfants.”

Une autre accusation soulevée à Goma et dans d’autres parties du Nord et Sud Kivu était que les policiers auraient demandé aux gens de payer un billet leur donnant accès à la procédure d’inscription pour voter.

“Il y a des soldats et des policiers en charge de la sécurité qui reçoivent de l’argent en échange de la distribution de billets [pour] la liste d’inscription,” a déclaré un habitant de Goma, interrogé devant un centre d’inscription dans lequel notre journaliste n’a pas été autorisé à entrer. “Il y a des gens qui ont donné cinq ou dix dollars, j’ai même vu quelqu’un donner 20 dollars.”

Des témoignages similaires ont été relatés aux reporters de l’IWPR au Nord et Sud Kivu.

Les autorités locales reconnaissent que ce genre de pratique a lieu et pointent du doigt les faibles salaires payés aux policiers. Elles disent avoir essayé d’y mettre un terme en distribuant des paniers repas aux officiers, n’obtenant que des résultats mitigés.

En outre, la procédure d’inscription en soi serait facile à manipuler dans la mesure ou peu de gens détiennent des cartes d’identité ou passeports. Des déplacements de population successifs dans l’est du pays et l’absence de recensement depuis 27 ans empêchent les autorités de pouvoir établir clairement qui a le droit de voter. Selon certains témoignages, des documents comme les permis de conduire et les cartes d’étudiants ont été autorisés comme preuves d’identité.

Jacques Djoli, président de la CENI au Katanga, reconnaît que des mineurs ont été inscrits dans la province. Il a insisté sur le fait que les responsables de telles pratiques seraient punis.

Les partis de l’opposition, y compris l’Union pour la démocratie et le progrès social, UDPS, et le Mouvement Bleu, avertissent que si les problèmes apparus au cours du processus d’inscription se produisent au cours de l’élection présidentielle et parlementaire, la violence pourrait éclater.

“Les problèmes auxquels nous avons été confrontés lors du processus d’inscription des électeurs pourraient s’étendre aux élections. Si rien n’est fait pour que les élections soient tenues d’une manière plus ouverte, nous pourrions être confrontés à un scénario tel que celui de la Côte d’Ivoire,” a déclaré Rubens Mikindo, le président du parti UDPS au Nord Kivu.

La Côte d’Ivoire avait sombré dans la violence après les élections de novembre dernier, suite au refus de Laurent Gbagbo, président en exercice, de céder le pouvoir au vainqueur final de l’élection, Alassane Ouattara.

En attendant, certains affirment que l’observation internationale des élections ne pourra pas à elle seule écarter la violence.

"Pour aller plus loin que l’observation des élections, il serait intéressant de tenir compte de ces discours de la haine et d’envisager la possibilité d’une résolution du conflit avant les élections, et la manière dont nous pourrions lutter contre toute insécurité qui pourrait se produire en résultat des élections," a déclaré Dana Olds, directrice adjointe de la Fondation internationale pour les systèmes électoraux, IFES.

La CENI accuse son faible budget pour le manque de centres d’inscription et les problèmes rencontrés lors du processus d’inscription. Des questions ont été soulevées au sujet du budget électoral et de la somme allouée par le gouvernement central pour que la commission fasse son travail dans tout le pays.

“Ils ont utilisé une toute petite partie des fonds [alloués à l’organisation d’élections],” a soutenu David Pottie, directeur adjoint du programme pour la démocratie du Centre Carter qui surveille les élections en RDC. Pottie a déclaré que l’attitude du gouvernement envers la commission était révélatrice de son attitude générale quant aux élections.

“Si vous mettez beaucoup de temps à mettre en place l’organe de gestion générale et que vous le faites de façon tardive et que vous n’utilisez ensuite qu’une faible partie de la totalité des fonds que vous avez promis, cela sera très certainement interprété comme un engagement ambigu de la part de la présidence quant à la mise en place d’un organe de gestion des élections bien structuré et bien équipé,” a déclaré Pottie.

André Shikayi Luboya Bankima, vice-ministre des finances au sein du gouvernement, a déclaré que 116 millions de dollars US avaient été alloués à la commission. Cependant, il a admis que la totalité du budget de l’élection n’avait pas été remise au début du processus d’inscription mais que les fonds avaient été octroyés “selon les besoins [de la commission électorale]”.

La somme totale que le gouvernement a prévue pour les élections reste floue.

La CENI insiste sur le fait qu’elle a fait ce qu’elle pouvait pour améliorer le processus d’inscription dans les Kivus, en particulier en fournissant des kits d’inscription mobiles pour aider à inscrire les gens dans les régions éloignées.

Mais, sur le terrain, les gens disent que l’insécurité dans certains endroits du Nord Kivu a empêché que beaucoup de ces kits d’inscription mobiles atteignent leurs destinataires. Les activistes de la société civile affirment aussi que les kits ne sont pas fiables et qu’ils ne fonctionnent pas la moitié du temps.

Mahundu, un activiste de la société civile au Nord Kivu, a déclaré que les kits mobiles étaient une bonne idée en principe mais qu’ils “doivent être contrôlés pour s’assurer qu’ils [soient] utilisés de manière efficace et sans corruption ”.

La gestion apparemment chaotique par le gouvernement du processus d’inscription intervient à la suite de sérieuses critiques envers Kabila pour avoir réduit l’élection à la présidentielle à un scrutin unique au lieu d’un scrutin à deux tours.

Un seul tour d’élection est considéré comme suffisant dans les systèmes politiques où seulement deux partis concourent pour la présidence et que chacun présente seulement un candidat, comme aux États-Unis.

Mais dans une élection multipartite, les votes sont généralement partagés entre les candidats de l’opposition ce qui signifie qu’un scrutin à un tour peut favoriser le président en exercice.

“Un président élu avec moins de 50 pour cent des voix n’aura jamais de légitimité. La population est témoin de tout et réagira en conséquence,” a déclaré un jeune homme lors d’un récent débat à la radio organisé par l’IWPR à Bukavu, au Sud Kivu.

Lambert Mendé, le porte-parole du gouvernement a nié que la légitimité du président soit affectée par la réduction du scrutin à un tour. Et les alliés du président indiquent que la décision de rationaliser le processus de vote a été motivée par des exigences financières. 

“Le Congo n’a pas été épargné par la crise économique [mondiale] et nous faisons aujourd’hui face à des difficultés économiques. En 2006, nous avons organisé les élections les plus chères jamais tenues. A l’époque, par manque de moyens, le second tour a été tenu 45 jours après le premier,” a déclaré le législateur Nzanzu Kasivita, président du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, PPRD, pour la province du Nord Kivu.

Les groupes d’opposition et la société civile rejettent cet argument comme justification pour la modification de la constitution, et indiquent que si l’argent était un problème, la communauté internationale aurait pu être appelée à l’aide plus tôt.

“La constitution ne devrait pas être modifiée à la veille des élections. Je pense que [les alliés du président] ont compris qu’ils ne gagneraient pas un deuxième tour. Ce n’est pas un problème financier - ils feraient n’importe quoi pour garder le pouvoir,” a déclaré Rubens Mikindo, président du parti UDPS à Goma.

Au Nord et au Sud Kivu, les activistes de la société civile appellent à un nouveau soutien de la communauté internationale pour garantir que les élections soient libres et justes, faisant écho à un récent rapport de l’International Crisis Group basé à Bruxelles.

“Pour le moment, le processus électoral est très mal engagé. Nous recommandons qu’une aide financière internationale pour les élections soit investie dans une évaluation sérieuse du processus électoral. Il y a des risques majeurs de fraude et d’irrégularités, et la communauté internationale ne devrait donc pas soutenir aveuglément un processus irrégulier,” a indiqué Marc-André Lagrange, un analyste au sein de l’ICG.

L’ICG et les activistes de la société congolaise recommandent que le Conseil de sécurité des Nations Unies crée un panel d’experts pour surveiller les élections et que l’Union européenne envoie une mission d’observation à long terme.

Une mission exploratoire de l’UE conduite au cours du dernier mois va recommander l’envoi d’une équipe d’observation en RDC, comme l’a confirmé un porte-parole à l’IWPR depuis Bruxelles. Si une telle initiative est acceptée par le Haut Représentant “elle comportera une observation sur le long terme dans toutes les provinces de la RDC et signifierait un déploiement rapide à partir de septembre”, a indiqué le porte-parole. 

Parallèlement, le centre Carter aura entre 50 et 60 observateurs sur le terrain, ainsi que près de 20 observateurs à long terme, qui seront déployés en septembre. 

En même temps, certains pensent que la mission de l’ONU en RDC, la MONUSCO, devrait aussi jouer un rôle pour s’assurer que les élections se déroulent dans le calme.

“Quand vous avez 20 000 soldats sur le terrain, vous les utilisez,” a déclaré Lagrange de l’ICG. “La dernière fois que des élections ont été mal organisées, c’était sous Mobutu en 1991 et cela s’est terminé par des pillages et des scènes de violence à Kinshasa.”

Les élections de 2006, qui avaient porté Joseph Kabila au pouvoir pour un mandat de cinq ans, s’étaient passées relativement bien grâce au soutien financier et logistique de la MONUC, le contingent de l’ONU en RDC à l’époque.

Cependant, la MONUSCO explique qu’il n’est pas dans les attributions du Conseil de sécurité de surveiller les élections. Elle soutient aussi que la RDC est bien mieux équipée pour les conduire elle-même qu’elle ne l’était en 2006.

“La situation est complètement différente de celle de 2006 pace qu’à l’époque il n’y avait pas d’institutions démocratiques,” a déclaré Madnodje Mounoubai, un porte-parole de la MONUSCO à Kinshasa. “Il n’y avait pas d’institution nationale dans le pays, mais aujourd’hui c’est différent, il y a des responsables élus; des [politiciens] démocratiques, élus.”

Mélanie Gouby coordonne les activités journalistiques de l’IWPR en RDC et Passy Mubalama est une journaliste formée par l’IWPR à Goma. Simon Jennings est le Rédacteur en chef Afrique à l’IWPR.