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Accusations de sorcellerie contre des enfants du Kivu

IUne journaliste d’IWPR et une stagiaire locale enquêtent sur les efforts entrepris pour combattre d’inquiétantes formes de mauvais traitements sur les enfants.
By Mélanie Gouby
  • Uvira, South Kivu. (Photo: Melanie Gouby)
    Uvira, South Kivu. (Photo: Melanie Gouby)

A mon réveil à Uvira, une ville au bord du lac Tanganyika au Sud Kivu, je suis tendue, sans savoir pourquoi.

Il fait chaud et le ventilateur ne marche pas. L’air frais de Goma et la familiarité de ma chambre me manquent. Je déteste les hôtels. En tout cas, je déteste les mauvais hôtels. Après une douche glaciale et un horrible petit-déjeuner, mon sentiment d’appréhension est toujours là, et me noue un peu l’estomac. Kiza, la journaliste d’Uvira avec qui je travaille sur un article au sujet des enfants accusés de sorcellerie, arrive enfin.

Elle vient de terminer son service du matin à la radio. Nous prenons un café et commençons à planifier la journée. Cela va être intense – nous avons beaucoup à faire pour que l’article soit prêt avant que je parte le lendemain matin. Nous décidons de commencer par une visite au poste de police pour interroger le directeur de l’unité de protection des femmes et des enfants.

J’ai un grand respect pour les policiers hommes ou femmes qui travaillent au sein de cette unité. Ils sont sous-financés, mais dévoués et font souvent un travail impressionnant en dépit des conditions dans lesquelles ils travaillent. Comme à Bukavu, ici la directrice de l’unité est une femme - du genre droit au but, et avec un grand cœur. Nous arrivons vers 7h30 du matin, et le capitaine Ursule Karumba Biralo est déjà au travail depuis une heure dans son bureau - qui ressemble plus à une hutte faite de boue qu’à un poste de police.

Biralo est confiante quant à l’avenir des enfants de la région. Elle nous explique que depuis qu’une clause interdisant les accusations de sorcellerie contre les enfants a été introduite dans la loi de protection de l’enfant, son travail est devenu beaucoup plus facile et que le nombre de cas a diminué de manière drastique. Cependant, elle nous raconte qu’il y a eu au moins cinq cas dans la seule ville d’Uvira depuis le début de l’année.

Les enfants accusés de sorcellerie sont torturés par leur communauté, parfois par leurs propres parents, nous explique Biralo en sortant son téléphone portable. Elle nous montre des photos prises quelques jours avant. L’une d’elles en particulier est profondément choquante. Deux petites mains, les paumes pointées vers la caméra, ensanglantées et pleines de boursouflures.

“Il a été brûlé avec un fer,” explique Biralo avant de préciser que c’est sa propre mère qui lui a fait ça. La photo me donne la nausée mais c’est mes oreilles que je n’arrive pas à croire…sa propre mère! Pourtant cela ne devrait pas vraiment me surprendre. J’ai entendu tellement d’histoires atroces d’enfants maltraités, que me racontait ma mère qui a travaillé pendant plusieurs années au sein d’une organisation protégeant les enfants en France. Mais quelque part, en Afrique, où la famille est une institution si importante, cela semble plus difficile à comprendre.

Pour découvrir ce qui déclenche un tel comportement extrême de la part des parents, Kiza et moi partons en moto vers le bureau de Christian Mushilehe. Christian est le secrétaire général de l’organisation Aide aux Femmes et Enfants pour le Développement de l’Environnement Endogène, AFEDE, qui travaille à la promotion des droits des femmes et des enfants.

Christian nous reçoit tout de suite et nous offre gentiment deux sucrés, le nom local pour les sodas. Nous parlons des récents cas d’enfants accusés d’être sorciers, dont je vous épargnerai les détails.

“Je ne comprends pas ce qui rend les parents adultes capables d’une telle violence, pour des raisons si stupides. Pensent-ils vraiment que leur enfant est un sorcier? Il est clair qu’ils n’ont jamais pu voir leur enfant pratiquer la sorcellerie alors qu’est-ce qui leur fait croire ça?” demandai-je à Christian.

“C’est surtout la pauvreté,” répond-t-il, “Et quelques églises ici.”

La pauvreté, nous dit-il, rend la perte inacceptable pour de nombreuses personnes. “Si un mari meurt par exemple, la famille perd sa principale source de revenu et les proches désespérés cherchent un bouc émissaire,” explique-t-il. Un des enfants peut alors être accusé d’avoir tué son propre père au moyen de la sorcellerie, et il est alors torturé et jeté à la rue.

Christian explique que certaines églises non conventionnelles qui ont peu de lien avec la pratique chrétienne traditionnelle, cherchent à attirer de nouveaux membres en prétendant “soigner” les enfants atteints de sorcellerie.

“Ils convainquent les parents qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec leur enfant. L’enfant peut être un peu indiscipliné. Ou peut-être qu’il a une grande imagination et qu’il invente des histoires pour rire. Les gens peuvent être crédules et superstitieux. Il en faut peu pour les convaincre que leur enfant est possédé,” explique-t-il.

La pratique de l’exorcisme prend d’abord la forme d’un prêtre qui hurle contre un enfant censé être possédé, qu’il peut même aller jusqu’à battre - une expérience traumatisante que les enfants ont du mal à surmonter.

Nous remercions Christian pour son témoignage et lui demandons s’il serait possible de parler avec un enfant victime d’un tel traitement, ou à ses parents. Christian propose de me rencontrer sur le chemin du retour vers Goma, à Bukavu, et d’organiser une interview avec un enfant âgé de 16 ans que l’organisation a aidé à quitter la rue après qu’il ait été accusé par ses proches d’être un sorcier suite à la mort de son oncle.

L’interview n’a malheureusement jamais pu avoir lieu, car je me suis retrouvée bloquée sur la route par deux pneus crevés le jour où cette interview devait avoir lieu. Mais c’est une autre histoire.

Pour élaborer notre article pour l’émission d’IWPR Face à la Justice, nous nous adressons à un tribunal local afin de découvrir ce qui arrive à ceux qui accusent les enfants de sorcellerie. Après beaucoup d’attente et de frustration, nous finissons par obtenir une interview avec le Procureur général, mais il ne semble pas tenir compte de notre présence.    

“Excusez-moi monsieur mais pourriez-vous nous dire si vous avez le temps pour une interview, ou si nous devrions repasser plus tard dans la journée à un meilleur moment,” lui demandai-je, l’agacement peut-être trop perceptible dans ma voix. “Ne me poussez pas,” m’aboie-t-il à la figure.

J’essaye de lui expliquer que j’essaye juste de faire gagner du temps à tout le monde mais pour toute réponse je reçois une série de réprimandes agressives. Son ton me laisse sans voix pendant un instant puis je décide que j’en ai assez vu. Ce n’est pas un bon début et je ne voix pas l’intérêt de continuer à perdre notre temps avec lui.

Je me lève. “Tant pis, monsieur, nous interrogerons quelqu’un qui souhaite communiquer avec nous,” dis-je, puis nous quittons son bureau.

Alors que nous quittons le tribunal avec Kiza, le Procureur hurle quelque chose en swahili au garde à l’entrée, qui nous empêche alors de sortir et nous repousse violemment à l’intérieur. Soudainement, la situation devient très inquiétante et Kiza a l’air effrayée.

Nous sommes conduites au bureau du président de la Cour. A l’intérieur, le Procureur fait une scène, affirmant que nous ne lui avons pas témoigné assez de respect, et Kiza tremble de peur. Le président du tribunal a l’air inquiet mais essaye de calmer son collègue de manière rassurante.

J’ai l’impression d’assister à une sorte de conférence, écoutant le Procureur pendant 15 minutes. Le président me dit juste d’être plus patiente dans le futur et s’excuse pour la manière dont nous avons été traités par le garde. Je suis tellement choquée que je hoche simplement de la tête et on nous escorte hors du bureau.

“Que vient-il de se passer,” demandai-je à Kiza, alors que nous buvons un coca sous un arbre dans la rue, pour essayer de nous détendre. “Il était furieux que tu ne te soumettes pas à ses règles et voulait montrer sa supériorité. Ici, les gens ont des heures à perdre alors il peut les faire attendre pour toujours. Et tu es une muzungu (le terme swahili pour les blancs) - une jeune muzungu - alors il a sans doute voulu montrer qu’il est important,” m’explique-t-elle.

Nous rions de cette aventure, nerveusement, mais je me demande comment j’étais censée agir? Le laisser hurler contre nous autant qu’il le voulait et attendre des heures? Les choses auraient pu dégénérer si le président n’avait pas été un homme raisonnable.

Nous retournons à l’hôtel, où nous déjeunons de foufou et sombe, un plat local de pâte de maïs blanc que l’on trempe dans des feuilles de manioc bouillies. Encore sous le choc, nous parlons de notre expérience. “Tu sais, nous sommes des femmes aussi, alors ça ne lui a sans doute pas plu quand nous lui avons tenu tête. Tu dois apprendre à te taire ici,” explique Kiza. “C’est ce que tu fais pour t’en sortir?” lui demandai-je. “Oui, il le faut,” me répond-t-elle. Je secoue la tête et me sens épuisée. Comment les femmes peuvent-elles avoir la force de devenir journalistes dans ce pays, je ne sais pas. Une leçon d’humilité.

Mélanie Gouby est la productrice de l’émission de l’IWPR Face à la Justice en RDC et coordonne les reportages et formations d’IWPR dans la région.